Petit historique sur le CLD et le programme de rééquilibrage

Les échelles de Loire du pont d’Ancenis dans les années 1970-1980,de plus en plus bas !
La première échelle marquant les niveaux de – 1 m à – 2 m avait été mise en place en 1971, auparavant le niveau ne s’abaissait guère au-dessous de – 1 m sous le zéro de l’étiage. La seconde, de -2 m à -3 m, a dû être installée en 1975 pour suivre l’abaissement spectaculaire de l’étiage à – 2,20 m). Trois années plus tard, elle se retrouve encore à sec en septembre 1978 avec une cote de – 3,20 m.
Dans les années 1970-80, une conjugaison d’interventions arbitraires dans le chenal de navigation (suppression de seuils, dragages de sable) a provoqué en quelques années une véritable chute de la ligne des basses eaux, près de 2 m pour un même débit à Ancenis-Oudon… En réaction à ce bouleversement qualifié à l’époque de « catastrophe écologique », des associations et des élus ont aussitôt demandé réparation à l’Etat pour obtenir le rééquilibrage et une gestion responsable du fleuve patrimonial. Il a fallu attendre 1994 pour que cette demande légitime soit officiellement retenue dans le premier Plan Loire qui spécifiait dans ses objectifs prioritaires le relèvement du niveau des étiages dans la section aval.
Mais la réalisation de cet objectif ne fut pas « un long fleuve tranquille ». Après un moratoire de réflexion pour évaluer les perspectives de navigation commerciale (jugées trop aléatoires), il y eut une première expérimentation de seuils à échancrure en 2002-2003 au Fresne-sur-Loire, une expérimentation très controversée pour sa mauvaise intégration au paysage et aux usages traditionnels. Ce type d’ouvrage qui devait être généralisé de Chalonnes à Nantes (6 à 8 seuils projetés) fut finalement abandonné.

L’expérimentation controversée de 2 seuils à échancrure au Fresne-sur-Loire en 2002-2003 : une échancrure de 90 m de largeur en surface, et 30 m au niveau du radier de fond, était ménagée entre deux épis. Pour être réversibles, ceux-ci étaient constitués de boudins géotextile remplis de sable et d’une basse d’enrochements. L’objectif était de ralentir le courant en amont pour permettre un relèvement de 25 cm par seuil, tout en provoquant une perte de charge sédimentaire bénéfique au rehaussement du fond du lit.
Mais leur apparence artificielle, visible les 3/4 de l’année, s’intégrait mal au paysage patrimonial, et surtout le passage au niveau du seuil était dangereux voire impossible pour la navigation traditionnelle à cause de la violence et la direction des courants (près de 10 km/h) conjuguées au passage des marches et aux tourbillons géants…
C’est en réaction à cette expérimentation et au manque de perspective de rééquilibrage que s’est constitué en 2005 le Comité pour la Loire de demain autour d’une charte écocitoyenne réclamant de nouveau le relèvement de la ligne d’eau d’étiage dans le respect du patrimoine ligérien. Fort de sa représentativité (38 associations, 28 municipalités, des centaines de particuliers), le CLD a pu faire entendre la voix de la Loire bouleversée jusqu’au plus haut niveau, municipalités, Région, Préfecture, Ministère…

Le CLD a pu ainsi participer à la réflexion sur le programme dans le groupe de travail organisé par le GIP Loire Estuaire en 2009 et rappeler la nécessité de rétablir le seuil de Bellevue. Les multiples démarches de sensibilisation ont contribué fortement à l’émergence du grand programme de rééquilibrage du lit de la Loire, validé en 2015 et réalisé de 2021 à 2025. Si le CLD a contribué à l’émergence du programme, sa réalisation n’aurait pu aboutir sans la forte implication des techniciens du GIP Loire Estuaire, des élus de la Région Pays de Loire, de l’Agence de l’Eau et de Voies Navigables de France, le maître d’ouvrage de ce programme d’exception, très encourageant pour la Loire de demain : c’est en effet la première fois que l’homme entreprend un programme d’envergure pour rétablir le fonctionnement naturel du fleuve, cela pour lui assurer ses besoins vitaux, alors que depuis toujours on avait aménagé le cours pour se protéger des crues, gagner des terres et faciliter la navigation. Changement d’époque et de… paradigme..

« Démontage » des boudins géotextile des « épis à radier » du Fresne en 2017 (c’étaient vraiment des épis à radier ! ). La base d’enrochements a été nivelée mais pas supprimée, cela pour tenter conserver quelques effets de relèvement de la ligne d’eau amont (?).
Un programme original bien intégré au fleuve
Tirant les leçons de l’expérimentation controversée des seuils à échancrure en 2002 et de celle, très positive, du remodelage des anciens épis entre La Pointe-Bouchemaine et Chalonnes en 2009, le programme de rééquilibrage repose sur deux objectifs prioritaires : la remobilisation du sable et la diminution de la pente, cela pour permettre au fleuve d’engraver naturellement l’incision du lit, et par là-même relever la ligne d’eau d’étiage par le rehaussement du fond. Comme moyens, il a été décidé d’ouvrir la section d’écoulement du fleuve trop chenalisé en remodelant les anciens épis de navigation par suppression, ou par rabaissement et raccourcissement. Dans le même esprit, il a été aussi décidé de rouvrir de façon contrôlée les « faux-bras » de navigation, fermés par des digues obliques (chevrettes). Enfin, pour diminuer la pente, il a été jugé nécessaire de rétablir le seuil de Bellevue, clé de voûte du programme, pour assurer la transition avec l’estuaire surcreusé et favoriser la sédimentation du sable remobilisé en amont. Ce programme devait respecter un cahier des charges contraignant, en particulier garantir la non-aggravation des crues débordantes,la transparence pour la remontée des poissons migrateurs, le maintien du tracé du chenal de navigation…

Suppression d’un épi en amont d’Ancenis en 2024 (CLD). En arrière-plan, un épi non remodelé surplombant de 3 m la surface des eaux…

Le rétablissement du seuil de Bellevue en novembre 2025 en voie d’achèvement : la longue digue submersible (appelée duit) contraint le courant principal à se diriger vers la rive droite, en bordure du village du même nom, en passant de nouveau sur l’affleurement rocheux naturel contorné en 1975. La calibration très étudiée de l’ouvrage permettra de relever le niveau des étiages de 1,80 m aux périodes de basses mers, sans aggraver les risques d’inondation…
Le programme de rééquilibrage enfin réalisé
Après 6 années de préparation par VNF, ponctuée d’études complémentaires, de problèmes et d’incertitudes sur le financement, le programme a été enfin soumis à l’enquête en avril 2021, avec avis très favorable. Trois secteurs d’interventions prioritaires avaient été retenus : la section Montjean-Ingrandes et la section Anetz-Oudon pour le remodelage des anciens épis, et la section de Bellevue pour le rétablissement du seuil détourné en 1976. Tous les travaux prévus ont été progressivement réalisés par secteurs de 2021 à 2025 sous la maîtrise d’ouvrage de VNF qui a fait preuve d’une grande compétence et efficacité. Ce programme consensuel d’envergure, d’un coût global de 60 M d’euros, le plus important jamais entrepris sur le cours de la Loire, a fait l’objet d’un financement partagé entre les grands acteurs du fleuve, à savoir 45% par l’Agence de l’eau, 30% par la Région PDL, 20% par le Fonds européen (FEDER) et 5% par l’Etat via VNF…
L’achèvement de ce programme si important soit-il ne peut être une fin en soi, mais une amorce nécessaire pour que le fleuve puisse se rééquilibrer lui-même au rythme de ses crues et décrues et retrouver à moyen terme ses fonctionnalités naturelles au profit du payage, la biodiversité et la ressource en eau, vitale pour la région… Maintenant, place aux suivis, aux observations, aux adaptations… Une seconde phase de programme doit être à présent projetée pour remodeler les anciens ouvrages des secteurs délaissés (Chalonnes-Montjean, Le Fresne-Varades, Oudon-Thouaré, Ste Luce-Nantes)… Et puis il y a le grand estuaire endigué Nantes-Paimboeuf encore plus bouleversé que l’amont qui doit bénéficier lui aussi d’un grand programme de rééquilibrage, d’autant que son aménagement radical est une des causes principales du dysfonctionnement de la section amont par l’augmentation de l’onde de marée et l’abaissement du niveau des basses mers à Nantes…
Donc encore beaucoup d’attention de la part des hommes pour que « Vive » la Loire de demain !
